27.10.06

De la littérature entre quatre-z-yeux


Il était quoi ? Directeur de collection chez Gallimard pour me rire au nez comme ça ? Je ne lui avais pas soumis mon manuscrit pour qu’il se foute de ma gueule, mais pour me dire ce qu’il en pense, c’est à dire me dire qu’il en pense beaucoup de bien. C’est tout. Pas de critique quand on débute. On n’en veut pas. On n’a besoin que d’encouragements et de louanges. La critique, c’est entre soi et sa conscience. Je savais ce qui allait dans mon récit et je savais ce qui clochait. Je corrigerais plus tard, si j’y pensais encore, si j’avais le temps.
En vérité, il me l’a avoué d’emblée, il ne m’a pas lu. C’était un drôle d’ami. Moi, je me forçais à lire tous ses trucs, tout du moins ce qu’il publiait en revues et dans des recueils collectifs. Je faisais l’effort d’acheter ses productions et de les lire. Et lui, rien, que dalle en retour. Il tenait mon travail pour chose négligeable, rien qui vaille qu’on y consacre un peu de temps. Vraiment pas juste. De plus, je l’ai invité chez moi, je l’ai nourri, j’ai débouché pour lui un Château Margot australien. Belle récompense en retour ! Il se moquait de moi, ce salopard.
J’ai peut-être eu le tort de lui glisser mon manuscrit dans son casier, au lycée, sans mot d’explication. Lui, il est agrégé, prof de philo. Moi, je fais office de bouche-trou, je suis contractuel, je fais les classes que les autres ne veulent pas, j’ai un emploi du temps pourri. En juin, je serai éjecté.
Il m’a dit : rien que la page de garde m’a fait hurler de rire. Je n’ai pas osé aller plus avant, de peur d’être déçu. Je t’assure, hurler de rire. J’ai failli pisser dans mon froc en pleine salle des profs. Intituler ton roman “Guerre et paix et châtiment”, faut déjà le faire, “Guerre et paix et châtiment”, et en plus oser prendre le pseudo de Gonzague Tolstoïeski, c’est carrément délire !
Mais, j’ai répondu, Gonzague, c’est vraiment mon prénom. Enfin, c’est mon deuxième prénom. Sur mon état-civil, c’est bien marqué Eric Gonzague Guérin.
- Non non, je parle pas du prénom, qui vaut déjà son pesant de cacahuètes, dit-il en riant, mais Tolstoïeski ! Tolstoïeski ! Moitié Tolstoï, moitié Dostoïevski. C’est complètement dingue. Choisir Tolstoïeski comme nom, comme pseudo ! Pourquoi pas Scott-Fitzgerald Proust, René Balzac-Dumas, ou Victorienne Hugolin-de-la-Manchette ? Tolstoïeski, nom de dieu. Ressers-moi un verre.
- Je ne vois pas où est le problème. J’ai de la famille d’origine slave. J’ai repris simplement le nom de ma grand-mère. En fait, elle s’appelait Tolstoïeskevitch. Fedorine Tolstoïeskevitch. Je ne l’ai jamais connue.
Là, il a explosé. Il est devenu rouge. J’ai cru qu’il allait s’étouffer, avoir une crise cardiaque.
Ce qu’il restait de bordeaux dans son verre l’a aidé à se calmer. Mais si j’avais su ce qu’il allait dire ensuite, il aurait mieux fait de crever pour de bon. Car voilà ce qu’il m’a sorti, mi-ingénu, mi-sarcastique :
- Tu aurais dû titrer ton bouquin “l’idiot 2” !
Re-crise de rire. Je restais interdit, je ne savais pas quoi répondre. Je sentais bien qu’il se fichait de moi, ce con.
L’idiot 2. C’est moi qu’il traitait d’idiot, avec son humour d’agrégé au cinquième degré. Putain, j’ai dit au fond de moi-même, si je suis l’idiot 2, toi, mon salaud, tout agrégé que tu es, t’es l’idiot 1, et je lui ai balancé la bouteille de Margaux sur le crâne. Boum, ça a fait. Une journée de salaire la bouteille en promo à Carrefour. Heureusement, elle était presque vide. Il avait tout éclusé. Il s’en rappellerait du Margaux australien.
Ma fureur était identique à celle de mon héros. Dans mon roman, il s’emporte pour un rien.
Dans tout ce qu’on raconte passe quelque chose d’autobiographique. On se trahit en écrivant. On se dévoile. Pourtant, je fais bien attention de ne pas écrire ma vie. C’est rédhibitoire chez les éditeurs. Surtout dans les manuscrits arrivant par courrier.
L’autre prétentieux n’était pas mort. Je l’avais juste assommé. Je n’étais pas un meurtrier, même si j’écrivais des trucs vraiment très noirs.
Il n’empêche...
Je me suis encore fâché dès qu’il a ouvert la bouche. Cette fois, c’était moi le puriste. Il avait eu son agreg dans une pochette surprise ou quoi ?
- Merde, je me rappelle de rien, qu’il a dit. Qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai le crâne en bouillie.
“Je me rappelle de rien” il a dit. Il a bien dit “je me rappelle de rien”. Ah ah, l’agrégé de lettres. Pris en flagrant délit, l’agrégé de lettres. Sortir d’un étourdissement n’excuse pas tout.
- On ne dit pas je ne me rappelle de rien, j’ai dit, on dit je ne me rappelle rien. Complément d’objet direct. On se rappelle quelque chose et on se souvient de quelque chose. C’est le b-a-ba. Donc, je me rappelle rien, ou alors, je ne me souviens de rien.
Je l’avais appris récemment. Une semaine avant, je me serais fait piéger pour la même faute. Mais c’est comme ça, ce qu’on sait, on fait toujours croire qu’on le sait depuis toujours. Il m’a regardé. Il avait l’air de m’écouter, de me prendre au sérieux à présent. Je ne devais pas avoir une tête à vouloir être contrarié. Faut dire que je tenais encore par le goulot la bouteille vide. J’avais l’impression, un : qu’il était dessoûlé ; deux : qu’il n’avait pas envie de renouveler l’expérience de recevoir un grand cru australien millésimé sur la gueule.
Mais, j’ai réfléchi tout d’un coup. Je me suis dit qu’en définitif “l’Idiot 2”, n’était pas un si mauvais titre que ça. Il n’avait pas tort. Il avait ri, mais il ne se moquait peut-être pas de moi. “l’Idiot 2” de Gonzague Tolstoïeski, pourquoi pas ? Ça sonnait bien, ça ne ressemblait à rien qui existe. Et puis si les gens riaient dès lecture du titre, c’était de bon augure. Le reste, c’est du blabla, du remplissage, de la littérature, comme on dit. Allez, tiens, j’ai dit à mon pote l’agrégé, on va fêter ça. On va déboucher un deuxième château Margaux australien. J’avais anticipé, en en achetant un carton de six à la foire aux vins.